Je me dois de consacrer un chapitre à mes pairs aux hémisphères soi-disant inversés.
Inversés par rapport à quoi ?
La normalité serait donc d’être droitier ?
J’espère pouvoir démontrer le contraire et, en même temps, faire comprendre combien il est quelquefois handicapant de se débrouiller dans une société conçue arbitrairement et exclusivement pour les droitiers.
Je ne suis pas une intégriste.
Je ne revendique pas une société pour gauchers ; mais au moins, une possibilité pour tous, d’utiliser des objets de la vie courante sans risque… oui, je dis bien, sans risque.
Que les deux options de chaque outil, de chaque appareil
soient disponibles dans les magasins.
Comme il faut bien commencer quelque part, je voudrais faire un constat.
Il fut un temps, heureusement révolu, où l’enfant gaucher était considéré comme anormal. On tentait donc, de manière plus ou moins cruelle, d’empêcher l’utilisation de cette main maudite.
Il y a encore une trentaine d’années, on n’hésitait pas à ligoter cette main pour obliger l’enfant à utiliser sa main droite. (hé oui, c’est du vécu…).
Jusqu’à cette époque, bien évidemment, le nombre de droitiers était considérable et la proportion de gauchers contrariés était difficilement quantifiable.
Aujourd’hui, je ne crois pas me tromper de beaucoup en affirmant
que la différence s’est beaucoup réduite,et que le nombre de gauchers a très sensiblement augmenté, arrivant même, dans certains bureaux, à du 50/50.
Représentons-nous donc encore une minorité ?
Quand j’entends l’expression « être gauche » pour désigner un maladroit, je pense à Monsieur Rubik, gaucher, célèbre pour l’invention du cube du même nom, demandant une certaine dextérité pour en venir à bout.
Tiens, au fait, dextérité,…
ça ne viendrait pas encore du mot « droit » ?
C’est ici qu’il me faut vous infliger un fragment de liste de gauchers célèbres, de Jules César
à Jimi Hendrix,
en passant par Einstein,
Greta Garbo,
Charles Chaplin,
Jean-Sébastien Bach,
Léonard de Vinci,
Napoléon Bonaparte,
Louis XVI,
J.-F. Kennedy,
Mark Twain,
Bill Gates,
Benoît Poelvoorde,
le mime Marceau,
le Dr Schweitzer
ou encore la reine Victoria.
Vous le constaterez, que des gens maladroits.
Et la plupart d’entre-eux vivaient à une époque où les gauchers contrariés faisaient légion. Vous imaginez cette liste sans cette volonté de ‘droitiériser’ tout le monde ?
Bon, ceci étant, comment vivent les gauchers d’aujourd’hui ?
Je vais encore vous infliger une liste mais elle est nécessaire
parce que je suis certaine que personne, à part les gauchers,
n’a l’idée des difficultés à surmonter dans la simple vie quotidienne
et du danger que représentent certains outils inadaptés sur le lieu de travail.
Tout d’abord, nous avons la paire de ciseaux, conçue pour les droitiers.
Je vous entends déjà dire qu’il existe des ciseaux pour gauchers.
J’en conviens mais d’abord, ça ne s’achète pas à la papeterie du coin,
il faut aller dans des magasins spécialisés, d’autre part, les prix sont légèrement plus élevés, et enfin, est-ce bien pratique d’avoir dans son sac à main, tout le matériel pour gaucher dont on risque d’avoir besoin dans la journée ?
Je m’imagine mal transportant chaque jour ciseaux, sécateur ou que sais-je ? Non, évidemment que non.
Il nous faut donc bien nous habituer à utiliser les ciseaux « traditionnels ».
Ensuite, la louche à sauce. Vous voyez de quoi je parle ?
Cette petite louche avec un bec verseur d’un côté.
Le bec verseur se trouve du côté gauche ; de cette manière, on tient la louche à droite et on verse en inclinant la main vers la gauche.
Le gaucher, dans ce cas de figure à le choix, soit il renverse, soit il renverse.
S’il utilise la main gauche, le bec verseur étant aussi à gauche, il faut incliner la main vers l’extérieur pour verser, et donc, vu la position très inconfortable, renverser.
S’il utilise la main droite, le bec est du bon côté mais il renversera de toutes façons puisqu’il n’utilise pas la main dominante.
Si je n’ai pas été claire, filez dans la cuisine et essayez d’utiliser ce genre de louche de la main gauche… Prenez soin de vous installer au-dessus de l’évier. Essayez avec de la soupe bouillante, c’est encore plus amusant !
Dans cette longue liste, on retrouve aussi l’éplucheur à légumes, le tire-bouchon, l’ouvre-boîtes, le changement de vitesse, ou encore le taille-crayons.
Les étudiants gauchers se rappelleront aussi les chaises avec table intégrée. Toujours à droite, la table !
On a aussi, pour les bricoleurs, la scie circulaire dont l’évacuation de la sciure se fait à droite. Si on utilise la scie de la main gauche, on se prend toute la sciure dans la tronche et si on l’utilise de la main droite, on termine sa vie, ni gaucher, ni droitier, mais manchot.
Apprendre à crocheter ou à coudre est aussi un casse-tête.
Les graphiques et photos dans les livres sont étudiés pour les droitiers.
Un truc consiste à se regarder travailler dans un miroir pour savoir si la position est correcte par rapport à l’image. Pratique…
J’en viens maintenant à la « sale écriture des gauchers ».
Pourquoi la plupart des gauchers écrivent mal ?
Parce que, pour éviter ce qu’on appelle « l’effet tampon », ils adoptent, soit une position de main, soit une position de papier empêchant une écriture élégante.
Je m’explique. La main du droitier qui écrit précède le texte.
La main du gaucher qui écrit suit le texte et donc, frotte sur les lettres pas encore sèches ; d’où le tampon.
Une solution consiste à incliner le papier. De cette manière, la main est en dessous du texte et empêche donc de faire des pochoirs.
D’autres ont choisi de laisser le papier droit mais d’écrire par dessus le texte, ce qui donne une position de main très inconfortable, pas très jolie et aussi difficile à relire que des prescriptions de médecin russe parkinsonien.
Il est bien évident que nous ne vivons pas de calvaire insurmontable
et ne sommes pas relégués au ban de la société mais c’est quand même frustrant de se dire que, soit on s’adapte au monde de droitiers
conçu par des droitiers, soit on ne s’adapte pas et on paie plus cher des outils qu’on ne trouve que dans des commerces spécialisés.
Notre société a d’ailleurs cette fâcheuse tendance à compartimenter les marchandises adaptées à certaines catégories de personnes.
Je prendrai pour autre exemple les vêtements de grandes tailles.
Rares sont les boutiques dont le rayonnage est approvisionné dans toutes les tailles. Les personnes plus « charnues » doivent aller
dans un autre coin du magasin, dans un rayon où il est bien clairement indiqué « Grandes Tailles : jusqu’au XXXXL ». Et encore faut-il que le magasin en question propose un choix qui va au-delà du pull chaussette
pour sauterelle anorexique.
Je plains de tout mon cœur les jeunes ados dodu(e)s qui ne peuvent pas fréquenter les mêmes boutiques que les autres parce qu’on ne trouve rien au-dessus du 38 bien moulant.
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